Association Européenne
de Psychanalyse

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Malade, fou… débile mental

             La majorité des hommes politiques et des journalistes italiens ayant commenté la récente agression subie par le Président du Conseil Silvio Berlusconi semblent être devenus tout à coup des experts psychiatres : l’agresseur est un malade mental, c’est à dire un fou, c’est à dire un débile. Cette chaîne de signifiants semble fermée par un gros cadenas dont la combinaison fait défaut. Le raisonnement qui est à la base de ces affirmations est digne du meilleur manuel psychiatrique : la preuve de la folie réside dans le fait que le sujet a été pendant plusieurs années en cure psychiatrique et est actuellement suivi par une psychologue. Une personne est folle parce qu’elle est (ou a été) en traitement psychiatrique, et une personne est (ou a été) en traitement psychiatrique parce qu’elle est folle. Dans sa parfaite circularité, le raisonnement ne fait pas un plis. Tout se passe comme si l’important était de chasser le moindre doute. Même le philosophe jungien Umberto Galimberti, lors d’une interview à une importante émission de télévision[1], a prononcé son diagnostic sans avoir eu l’occasion de s’entretenir avec le sujet en question. Le diagnostic s’est même aggravé : paranoïa !

Selon les commentaires il ne saurait y avoir aucune autre explication au geste absurde de Monsieur Massimo Tartaglia. D’une part, ce dernier est un parfait inconnu (au moment de son arrestation il aurait dit « Je ne suis personne »), étranger aux enquêteurs comme à toute frange extrémiste. Une fois l’hypothèse terroriste et politique abandonnée, seule l’insanité mentale peut sauver les acteurs d’une analyse plus complexe et approfondie.

Depuis ses débuts la psychiatrie confectionne ses diagnostics non pas sur la base de maladies organiques démontrables objectivement, mais sur la base de pensées et de comportements jugés étranges, problématiques et dangereux pour le sujet et/ou la communauté. Mais l’existence du mal être ne constitue pourtant pas une preuve de l’existence de la maladie mentale. Au contraire, nous savons que celle-ci empêche souvent d’entrer dans le monde des patients et de comprendre les vrais motivations psychologiques et existentielles de leurs troubles. On peut affirmer que l’idée de maladie mentale représente une croyance, un pont conceptuel sur un vide biologique. Comme l’éminent psychiatre et psychanalyste Thomas Szasz souligne depuis longtemps, le cerveau des fous ne présente aucun signe tangible de maladie : aucune lésion des tissus, aucune infection. En d’autres termes, sous le profil médical et scientifique le cerveau du schizophrène est sain. Le fait que de telles considérations puissent paraître étranges est dû principalement à la mauvaise information qui règne à ce sujet.

Dans le cas de Tartaglia toutefois, l’étiquette la plus récurrente dans les commentaire à chaud est celle de « débile psychique » (« psicolabile » en italien). Il s’agit là d’un terme désuet qui remonte au temps de la première psychiatrie dynamique, en particulier aux thèses de Jean Martin Charcot et de Pierre Janet sur l’étiopathologie des névroses. Le premier tenait pour cause première de l’hystérie une suggestivité abnorme du sujet. Le second y voyait un défaut (héréditaire) de la fonction de synthèse mentale. La différence de poids entre la situation de la psychiatrie de jadis et celle d’aujourd’hui est représenté par le développement de la technologie médicale permettant désormais d’invalider la thèse d’une labilité (faiblesse) héréditaire du cerveau. Tout au plus il apparaît sensé de parler d’une faiblesse caractérielle, laquelle peut dériver d’un certain type d’éducation combiné à de fortes difficultés existentielles. Ce qui est tout autre chose par rapport à l’idée d’un faiblesse constitutive de la psyché inscrite dans les gênes qui ferait des sujets qui en sont atteints de véritables malades mentaux, outre que des êtres psychologiquement inférieurs.

Lorsque l’on est intéressé à comprendre un patient il est avant tout nécessaire d’entrer dans son monde pour y découvrir les conflits qui l’habitent et qui stimulent ses pensées et ses comportements. Or, que savons nous de Massimo Tartaglia ? Que connaissent de lui les commentateurs qui se sont empressé de le définir « débile » ou « malade » ? Les informations dont nous disposons sont peu nombreuses et ne nous permettent pas de dépasser le seuil de son monde intérieur ni d’en proposer un analyse adéquate. Toutefois, certains éléments font réfléchir. Par exemple, en combinant d’une manière originale ses propres intérêts pour l’électronique et la peinture, Tartaglia a créer un style artistique nouveau dénommé « music picture ». Ses œuvres, objets de précédentes expositions artistiques, ont été définies par la Presse « cadre danseurs » car elles mettent en évidence un jeu particulier de lumières lorsqu’elles sont stimulées par une source sonore. Est-il plus raisonnable d’entrevoir dans ces réalisations le fruit d’une faiblesse mentale ou une certaine ingéniosité et un certain courage pour avoir proposé une nouveauté qui n’est pas immédiatement compréhensible ? Nous savons en outre que notre homme prête service en tant que volontaire au WWF, association écologique particulièrement engagée dans la sauvegarde de la Nature. Or, cette information devient particulièrement significative si nous l’intégrons à l’actuelle contexte socio-politique italien. Je crois en effet pouvoir affirmer sans difficulté qu’aucun gouvernement depuis des décennies s’est montré aussi peu sensible aux thématiques écologiques que le gouvernement Berlusconi. Les données à dispositions démontrent que le bétonnage du territoire n’a jamais été aussi rapide et inquiétante[2]. Hélas, les touristes étrangers feraient bien de s’empresser à visiter ce qui reste du « beau pays »[3] avant que les italiens ne le détruisent complètement. Devant les exigences voraces d’une économie sauvage et spéculative, le « sens de l’habiter » qui demeure à la base de l’écologie est devenu la dernière roue du char de la politique italienne. Bétonnage galopant, remises des amendes pour les abus de constructions, tentatives de renégociation de l’extension de certains parcs naturels, prolongation de la période de la chasse, abolition de la loi qui empêchait de construire à moins de 30 mètres du littoral, re-proposition du nucléaire… Si à ces problèmes nous ajoutons une attitude pas vraiment respectueuse envers la Constitution, la magistrature et les règles plus fondamentales de la démocratie (comme le conflit d’intérêts) on peut facilement comprendre que le climat politique puisse, indépendamment des exagérations de l’opposition, susciter de fortes tensions sociales.

Comme le Pape Ratzinger a à sa manière affirmé à l’occasion de la récente journée de la Paix en coïncidence avec le Sommet de Copenhague[4], l’homme ne saurait être conçu comme extérieur à la Nature dont au contraire il dépend du point de vue aussi bien matériel que psychologique et spirituel. L’anthropologie moderne enseigne que nombres de peuples tribaux, tels par exemple les Handzabes de Tanzanie et les aborigènes australiens, vivent de la même manière depuis plus de 40.000 ans. Pour eux la Nature avec ses formes suggestives, ses lieux sacrés et mystérieux représente une sorte de miroir de l’âme qui leur permet de reconnaître et de vivre les parties plus profondes (archétypiques) de leur être. Par conséquent, une leçon que nous devrions tirer de la connaissance de ces cultures est qu’en profanant et détruisant les lieux naturels c’est notre âme que nous détruisons également. L’âme entretient depuis la nuit des temps un rapport de participation émotive avec la Nature. En coupant le lien symbolique vers la Nature, nous empêchons à l’Homme de réaliser les aspects spirituels plus profonds qui dans les rêves prennent très souvent des formes naturelles. Par exemple, l’animal sauvage est un symbole récurent de cet habitant des profondeurs que C.G. Jung nomme Soi, tout comme par exemple les lieux sauvages, la jungle et l’océan peuvent symboliser l’inconscient collectif même.

La Nature est donc reliée à notre inconscient et détient un aspect hautement symbolique qui est à sauvegarder et à valoriser. Pour les peuples tribaux la Nature est Mère, et les membres qui ne la respectent pas (par exemple en ne prélevant que le stricte nécessaire à la survie de la tribu) sont à condamner durement. Ces modes de pensée appartiennent encore à notre inconscient et nous ne nous émerveillerons donc pas s’ils sont en mesure de susciter des réactions même violentes dans l’intimité de certaines personnes hautement préoccupées par une politique irrespectueuse des exigences de l’âme. Quand ces mêmes personnes ne bénéficient pas non plus de possibilités dialectiques adéquates, le passage à l’acte agressif envers les représentants d’une telle politique devient même probable. Ce sont uniquement les mesures de protection des personnalités politiques à en réduire la fréquence.

L’erreur de Tartaglia est à mon avis d’avoir concentré sa haine sur la personne du Président du Conseil, arrivant à commettre un geste peut-être courageux, mais aussi désespéré et contre productif, ne s’apercevant pas que l’actuel grand ennemi politique de la Nature et de l’âme en Italie n’est pas représentée par une seule personne, mais par un courant entier, le berlusconisme, dont une opposition efficace demande des nerfs solides et des projets bien étudiés.

 Antoine Fratini

Fidenza il 29/12/2009


[1] Anno zero, Rai 2

[2] www.stopalconsumoditerritorio.it

[3] selon l’expression italienne classique.

[4] http://www.repubblica.it/2009/10/sezioni/esteri/benedetto-xvi-37/papa-clima/papa-clima.html

 


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