Association Européenne de Psychanalyse

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M. Edouard Zafirian :
"Voir le cerveau penser n'est qu'une métaphore poétique"
LE MONDE | 13.04.04 | 14h12 . MIS A JOUR LE 13.04.04 | 15h28



Quel bilan faites-vous des résultats obtenus par la neuro-imagerie cérébrale dans le champ de la psychiatrie?
En dépit de la sophistication grandissante des techniques de cette discipline, force est de reconnaître aujourd'hui qu'aucun résultat n'a été obtenu à ce jour ayant un intérêt pour le diagnostic, pour prédire l'évolution d'un trouble psychique ou pour prévoir la réponse à un traitement médicamenteux.
L'imagerie cérébrale permet certes d'établir des diagnostics dans les maladies neurologiques, mais elle ne sert, pour le moment, qu'à fabriquer des hypothèses dans les troubles psychiques.

Y a-t-il ici selon vous une illusion scientifique née d'une approche que certains qualifient de "réductionniste"?

Ne nous trompons pas. La recherche en neuro-imagerie est scientifique mais ses interprétations, ses conclusions ou ses affirmations sont scientistes. "Voir le cerveau penser" n'est qu'une métaphore poétique. On ne "voit" d'ailleurs rien d'autre que des listes de chiffres qui sortent des machines - par exemple avec la caméra à positons - et que l'on transpose de manière conventionnelle avec des codes de couleur pour représenter la silhouette d'un cerveau. On met ainsi en évidence que, pour penser, il faut un cerveau dont certaines zones sont activées de manière sélective. Quand bien même on isolerait certaines zones cérébrales activées plus spécifiquement au cours de pensées tristes ou gaies, cela ne renseignerait en rien sur les causes ou le contenu de ces pensées. Encore moins sur la valeur symbolique qu'elles peuvent avoir pour la personne qui les produit. Seule la parole du sujet qui s'exprime permet d'avoir accès au contenu de sa pensée.

Y a-t-il encore une place pour la psychiatrie biologique?

La psychiatrie biologique vit depuis plus de soixante ans sur un quiproquo fondamental. Les outils de recherche ont changé mais les concepts et les modèles sont demeurés immuables et aucun résultat utile au quotidien pour le diagnostic ou pour les soins n'a été obtenu. Ce quiproquo est simple. On a abusivement assimilé le trouble psychique et son diagnostic au modèle médical pastorien. Or le trouble psychique, jusqu'à preuve du contraire, se situe dans le champ du qualitatif, du subjectif et s'exprime par la parole. Le jour improbable où le trouble psychique aura une signature lésionnelle cérébrale, il deviendra alors une maladie neurologique.

Peut-on néanmoins espérer que ces travaux permettront de progresser dans la compréhension de la physiopathologie des maladies mentales?

Les espérances - certes non négligeables - de l'imagerie cérébrale dans le champ de la psychiatrie doivent demeurer modestes compte tenu de ce que sont les troubles psychiques. On ne saurait élucider la physiopathologie des
"principales affections psychiatriques" au moyen de l'imagerie cérébrale parce que le trouble psychique est fait de symptômes (anxiété, dépression de l'humeur, délire) universels associés à une souffrance psychique dont les caractéristiques sont strictement individuelles. La suppression du seul symptôme (par le médicament, par exemple) ne suffit pas à soulager durablement la souffrance psychique. Seul l'échange intersubjectif par la
parole permet d'obtenir ce résultat. La compréhension des mécanismes cérébraux mis en jeu pour fabriquer des symptômes permettrait de dire "comment ça marche" et pas "pourquoi", à tel moment, telle personne va extérioriser ces symptômes et les inscrire dans son histoire personnelle en leur donnant un sens qui lui est propre. Les outils scientifiques permettent d'étudier ce qu'il y a d'universel en l'homme mais pas ce qui est particulier à chacun.

Des progrès sont-ils à attendre en matière de compréhension de la maturation cérébrale?

Les investigations actuelles et celles à venir qui auront encore plus de spécificité peuvent permettre de décrire une histoire naturelle de la maturation cérébrale normale et pathologique. Mais les outils ne résolvent pas toutes les inconnues qui demeurent et les difficultés méthodologiques des études cliniques chez l'homme vivant sont  considérables et jalonnées de biais incontournables qui rendent souvent les interprétations abusives,
erronées ou impossibles.  Les théories actuelles sur la maturation cérébrale ne sont pas capables
d'intégrer les nouvelles découvertes sur la plasticité du cerveau, la repousse neuronale ou la mise en place de fonctions de suppléance. Le cerveau vivant est un organe qui évolue dans le temps et pas seulement, heureusement, en termes d'involution.

Des progrès sont-ils à attendre en matière thérapeutique?

Toutes les découvertes biologiques dans le champ de la psychiatrie ont été du ressort de l'empirisme. C'est vrai des médicaments psychotropes comme de la sismothérapie. La raison en est simple. On ne dispose d'aucun modèle animal permettant d'étudier un trouble psychique. Les animaux ne parlent pas et les symptômes qu'on leur attribue (anxiété, dépression) sont le fruit d'un anthropomorphisme bien peu scientifique. Les mécanismes d'action biologiques des effets symptomatiques des médicaments ne sont eux-mêmes que des hypothèses. L'utilisation de produits hallucinogènes ne transforme pas chaque consommateur en schizophrène. De même la disparition d'hallucination par un champ électromagnétique focalisé supprimera peut-être un symptôme - ce qui est utile - mais ne changera pas définitivement le psychotique en une personne heureuse, sereine et adaptée à la société.
 

 

Propos recueillis par Jean-Yves Nau
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.04.04

 


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