Association Européenne de Psychanalyse

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La dépendance : un regard alchimique

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs,

Chers Collègues,

Je vous remercie de m'accorder ces instants de parole, d'une part comme président de l'association Thélème - qui s'occupe des problèmes de dépendance - mais aussi et surtout au nom de ceux à qui je prête ma voix en ce moment, car ils savent que je parle pour eux et ils n'ont pas forcément les mots pour s'exprimer ici.

Qui n'a jamais rêvé de changer le monde?
Que propose l'alchimie ? Le changement, la transformation.
La vie m'a fait rencontrer des gens qui ont voulu changer leur monde. Ils ne passent plus inaperçus aujourd'hui, même si on le voulait. On les appelle toxicomanes. Ces gens-là sont partis en voyage pour trouver le changement. Leur moyen de transport ? Une molécule : de la chimie. Arrivés à destination, au lieu du ciel, ils ont trouvé l'enfer. L'enfer, c'est-à-dire le lieu où il n'y a plus d'espérance.
Même certains dont le métier est de soigner semblent partager cette vision :
A Paris, un local a été récemment acquis par une association pour y installer une « salle de relaxation », en clair : une salle de shoot. Des assistantes sociales aideront les toxicomanes à s’injecter le crack et l'héroïne, des médecins viendront contrôler la tension des crackés pour que leur empoisonnement n’entraîne pas d'overdose.
Et pourtant, ces médecins ont prêté le serment d'Hippocrate.
Il est vrai que le défi ne semble pas pouvoir être relevé: comment opérer la transformation « intérieure » requise pour se libérer d'une dépendance pathologique, avoir accès à la parole, à l'autre, quand le tiers est exclu, la fusion recherchée, que le tableau est majoritairement prégénital et que les souffrances narcissiques réclament réparation ? Est-ce seulement possible ? Et si c'est possible, quels en seraient les moyens ?
L'alchimiste les a-t-il, lui qui prétend transformer le plomb en or et produire l’élixir de vie ?
Que dit-il ?
Il annonce que l'on trouve de l'or sous les pas du cheval. On s'attendrait plutôt à y trouver du crottin. A moins que l'or ne soit dans la crotte ? Il est vrai que quand tout est foutu, quand tout est devenu sans espoir, nous disons : « C'est dans la merde ! »

Dante dit la même chose quand il écrit au frontispice de l'Enfer :
« Lasciate ogni speranza voi chi entrate ! »
« Vous qui entrez, abandonnez toute espérance ! »

Mais pour lui, l'Enfer est au début de l’œuvre. Le voyage n'est peut-être pas terminé. Peut-être commence-t-il ?

Je vous propose de venir avec moi faire un petit tour au pays de l'Alchimie. Normalement cela se fait à pied, pour ramasser ce que le cheval laisse tomber entre ses pas : c'est un sacré voyage, qui peut durer longtemps. Mais, ce matin nous sommes pressés. Alors nous allons prendre l'avion. Nous allons survoler. Comme si nous regardions juste le prospectus. Beaucoup de détails nous échapperont. Mais le relief en sera d'autant plus visible. D'autant plus que, si au lieu de dire « toxicomane », ce qui vise un produit toxique, un objet, nous disons « dépendant » ce qui vise une personne, un sujet, cela peut intéresser chacun d'entre nous, vu au fort grossissement.
Ce qui saute immédiatement aux yeux c'est le symptôme : la transgression d'un interdit, la prise de drogue et ses conséquences : sida, etc. Il faut empêcher çà ! Il y a des méthodes, qui osent s'appeler thérapie : donner des seringues propres, par exemple. Mais, comme c'est pour une mort sale, on n'en parlera pas. On voit aussi que le dépendant ne peut plus s'arrêter. Il faut qu'il s'arrête ! On va lui forcer le comportement ! Cela ne marche jamais très longtemps et le dépendant peut parfois être amené à sacrifier la part la plus riche de lui-même, parce qu'elle est restée coincée avec le toxique...


On lui demande vraiment d’être un héros ! Mais, quel héros ?
La mythologie nous apprend que les héros sont le fruit de l’union d'un dieu ou d'une déesse avec un mortel. Ici, on a affaire à des humains qui se donnent le rôle duhéros. Cela ressemble beaucoup à ce que Jung appelait de « l'inflation ». C'est-àdire que les choses ne sont pas à leur place. C'est dire aussi qu'il n'a pas été rendu à César ce qui est à César et au dieu ce qui est au dieu.
Qu'en est-il de César ?
Son intoxication commence souvent à l'adolescence : l'entrée dans l’âge adulte est barrée. Tout se passe comme si, à ce moment-là, il avait manqué de soutien, d'étayage pour atteindre l'étape suivante.
César va donc se trouver en fâcheuse posture car la vie ne supporte pas la stagnation : qui n'avance pas recule. Comme au Jeu de l'Oie (c'est une oie qui sert de monture au chaman pour revenir des Enfers), il recule de plusieurs cases.
On peut même dire qu'il revient à la case départ : l'observation montre qu'il se retrouve aux prises avec des difficultés personnelles et relationnelles (avec soi et donc avec les autres) qui ressortent de la position schizo-paranoïde décrite par Mélanie Klein. Dans ses comportements, il semble avoir pris un abonnement pour une conduite que j'appellerais toxico-maniaco-dépressive.


Pourquoi tout cela ?
Il ne peut pas s'arrêter de consommer !
La raison en est excellente : la vie va l'obliger à regarder les problèmes non résolus. « Opus natura contra naturam » dit l'alchimiste. La nature travaille contre la nature. Comme fait le dieu Seth en Egypte. Celui qu’on appellera Satan.
Il cherche la bonne mère. La nature va l'obliger à rencontrer la mauvaise. La mauvaise mère ? Ce n'est pas : « Maman, bobo ! » Et ce n'est pas de vous qu'il s'agit, Mesdames !
Au Nord, c’est Morrigane, l’irlandaise occupée à laver les linceuls des guerriers qui vont mourir. En Inde, c'est Kali la cruelle, qui se fait un collier avec des crânes humains… C’est Diane à Rome, Artémis en Grèce, toujours vierge et indomptée, qui lance ses chiens sur quiconque manque à son respect… C’est Tiamat, qui règne entre le Tigre et l’Euphrate, celle qu'on ne peut approcher sans être englouti... Celle qu'on appelle Tehom-Bohom dans la Bible, le tohu-bohu : l’informe.
Elle est tellement dans le manque qu'elle aspire tout ce qui passe à sa portée et
elle ne sait pas s'arrêter. Tellement, qu'un jour elle explose et que le monde sera créé avec ses morceaux.
Si vous ne connaissez pas, venez me voir, je vous présenterai...
Et ce n'est pas tout. Ces déesses mères, ces Grandes Mères, ont pour partenaires, pour amants, des dieux très anciens dans l'histoire de l'humanité. Ce sont des dieux de la nature. Ils se nomment, entre autres, Shiva en Inde, Dionysos en Grèce… ils sont la représentation personnifiée des forces de la nature qui demandent à être entendues.
Faire la sourde oreille, c'est refuser de reconnaître le dieu, refuser de lui rendre ce qui lui revient, refuser de faire du sacré, refuser de sacrifier. Dans ce cas, le châtiment est terrible. Refuser de rendre un culte à Dionysos et vient le châtiment : le diasparagmos, être dévoré vivant. Ce sacrifice qui n'est pas librement consenti, cette liturgie imposée illustre bien la mise en morceaux subie par celui qui est déchiré par ses pulsions devenues folles. Folles, car elles ne semblent plus reliées à rien d'autre qu'à leur objet.
Il n'y a plus de lien. La souffrance est celle de la déchirure. De l'absence. Le lien est tranché et tant qu'il le reste la blessure ne guérit pas.


De quoi s'agit-il ?
Voici une description de ce qui se passe parfois dans les campagnes :

« Ils se rassemblent en groupe nombreux et passent des nuits à chanter et à danser sur des rythmes cadencés qui font un bruit assourdissant. »

On pourrait voir ici le récit d'une rave partie, mais non. En fait, il s'agit d'une description d'un culte en l'honneur du dieu de la nature, du dieu Shiva en Inde, ce n’est pas très loin de Katmandou, racontée par Alain Daniélou.
Nous sommes en présence de l’homo religiosus. De l'homme cherchant à être relié. Cela a à voir avec le dieu : ne pas le reconnaître, c’est perdre le lien, lui offrir le sacrifice, c’est se relier à lui pour qu’il le rende.
Un dépendant qui s’affirmait incroyant, disait en même temps : « Quand j'ai rencontré l'héroïne, j'ai rencontré Dieu ! » Il ne se sentait plus divisé, morcelé, il se sentait bien. La drogue peut masquer la souffrance de la déchirure, mais cela ne dure pas longtemps : qui a vu un drogué heureux ?
Jung écrivait à Bill Wilson, un des fondateurs des Alcooliques Anonymes, à propos d'un patient : « Son besoin, sa manie... correspond à un niveau très bas, à la soif de totalité de l'homme, en langage du Moyen-Age, à l'union avec Dieu. »


Que faire ?
La loi venue de l'extérieur semble impuissante. Elle ne propose pas de restaurer l’union intérieure. Elle va corriger les comportements, elle ne cherche pas leur origine. Et, comme ils sont aussi nombreux que les pulsions partielles de chacune des personnalités multiples... Il faudrait plusieurs vies, à les prendre un par un, pour en venir à bout...
Les Eglises aussi proposent la réunion avec Dieu, mais c'est pour après, après la mort, au ciel et sous certaines conditions…
Que dit l'alchimiste ?
Il y a une opposition, même si elle peut paraître devenir obsolète de nos jours, entre les discours qui promettent des résultats obtenus grâce à une conduite dictée du dehors et celui de l'alchimiste, qui va chercher l'esprit divin au coeur de la matière.
Car il y a des représentations de l'achèvement de l’œuvre qui peuvent être fort belles. Cependant, vues de près, elles ne sont parfois que dorures.
L'or dont parle l'alchimiste n'est pas celui du plafond céleste, ou celui des églises, mais celui qui vient de la transmutation du plomb.
Il ne parle pas de spiritualisation, ou de sublimation du plomb mais de transmutation. Le métal ne devient pas gazeux, il reste métal. (On peut rejoindre ici l'idée de castration symbolique). Car l'esprit est recherché dans la matière. On dira que l'esprit est un aspect de la matière et que la matière est un aspect de l'esprit (ce que la physique moderne ne dément point).
En tout cas, du point de vue de l'homme qui souffre, le but est de faire qu'il soit relié et, Deo concedente, comme dit encore l'alchimiste, qu'il soit un.
Tout cela va se passer dans le vase, dans l'athanor, le vase qui, comme son nom l'indique, fait passer de la mort à la vie, nouvel utérus, cette fois-ci, et pourrait-on dire avec Henri Corbin, imaginal. C'est le retour au maternel – archétypique : celui de la Grande Déesse - pour y rejouer l'inceste et préparer une nouvelle naissance.
En fait - volens nolens - le dépendant n'a rien à faire : il s‘y trouve déjà. S'il accepte d'épouser la situation, et seulement s'il accepte, il sera le chercheur d'or. Alors peut commencer l'étrange et familière aventure. Etrange, parce qu’elle est nouvelle. Familière, parce qu’on s’y retrouve.
Patient et attentif devant le vase posé sur le fourneau sous lequel le feu est allumé - c'est dire que rien ne s'accomplit sans désir ni sans souffrance, il verra des images qui lui font signe, mais qui font aussi symbole : cela agit, cela réunit. Il entrera d'abord dans l’œuvre au noir : le traitement du plomb, pendant lequel il verra s'éveiller toutes sortes de figures ennemies et amies, qu'il devra rencontrer pour s'en faire des alliées ou des adversaires… jusqu'à ce que mort s'ensuive. Puis, pendant l’œuvre au blanc et l’œuvre au rouge, se préparera le retour à la vie.
Sous ce regard alchimique (sub specie alchemichae) les actions indiquent ce vers quoi elles tendent et le sens caché peut se dévoiler : la transgression de l'interdit, effectuée au niveau primaire, évoque le carnaval. A un niveau plus profond (transgredior interdictum) c'est le but de l'alchimiste : il s'agit d'aller au-delà de ce qui a été dit... entre...
Le dit entre : entre qui et qui? Quelle parole, quel désir a fondé cette vie - qui veut se changer - sinon celle de ceux qui ont engendré et conçu ?
Ce « dit entre » renvoie à la scène primitive - dont parle Freud - qu'il faudra alors traverser. C'est la mort du moi. Elle permet la célébration du mariage sacré (du
hiérosgamos) - dont parlent les religions et les mystiques - pour que s'accomplisse, de nouveau, le mystère de la conjonction (Mysterium conjunctionis) - dont Jung disait que c'était l’œuvre de sa vie.


Mais comment ?
Là est sans doute le mystère. Comme dans les religions antiques, c'est ce qui ne peut vraiment pas se dire, car c'est vraiment caché.
Les mystères d’Eleusis n'ont jamais été divulgués, mais que croyez-vous qu'il advient de l'épi dans le panier ? Les gnostiques affirmaient qu'on n’entre pas dans la chambre nuptiale... Lacan enseignait qu'il n'y a pas de rapport sexuel... Jung,  après avoir écrit des milliers de pages et couronné son oeuvre avec
Mysterium Conjunctionis, protestait : « Ce n'est pas à moi de faire que les cerises aient des queues ! »
D'ailleurs, si jamais on voit quelque chose, ce n'est pas spectaculaire : la naissance se fait inter urinae et faeces et celle de l'enfant divin dans une étable...


L'important n'est pas là.
L'important, c'est que ça se fait !
Il convient toutefois d’accompagner le processus, il le faut, même, tant il est dangereux : un feu trop vif peut faire exploser le mélange tandis que si la flamme menace de s'éteindre il faudra actionner le soufflet... C'est dire que l'attention donnée aux images qui apparaissaient sur la cornue sera celle donnée au rêve et à son interprétation et que l'attention donnée au corps et à la respiration sera celle donnée au souffle et à son amplification...
En voici des illustrations :

Isabelle, comme beaucoup de ses sœurs en dépendance, a exercé la prostitution et cela parfois dans des conditions sordides. Elle se souvient d'un groupe de jeunes hommes. Ils lui demandent une séance à plusieurs qui tourne au viol collectif. Plusieurs fois, elle a redit la scène avec des larmes et pense en avoir épuisé le mauvais. Elle dit en substance : « Ils m'ont fait mal, j'accepte. »  Pourtant, au cours d'une séance cette scène lui revient et elle va la revivre beaucoup plus profondément. Bientôt son corps ne vibre plus au rythme du souffle mais à celui des coups de boutoir qu'elle reçoit et une plainte monte dont on sent qu'elle sort de tout son corps : « Ca... fait... mal ! » Elle a repris le mal à son compte, ce n'est plus les autres. C'est son mal. Le moi a accepté le lien avec cette douleur.  Plus tard elle dira : « Ma dignité m'a été rendue. »  André revit une accusation de trafic de stupéfiants, ce qu'il a vraiment fait, et qu'habituellement il reconnaît sans difficulté. Pourtant, pendant cette sorte de yoga du souffle il proteste absolument : « Ce n'est pas moi ! Ce n'est pas moi ! » Plus tard il dira : « Il faudrait que je découvre qui je suis... ».

Ce n'est pas le bout du chemin. Les pièges de l'inflation sont des plus redoutables à déjouer. Mais la relation entre le conscient et l'inconscient est rétablie, le lien s'est reformé, sans doute est-il moins fusionnel, pour permettre à la vie de s'exprimer à nouveau.
Au cours de tout le processus l'analyste reçoit les projections. Celui qui cherche l'union des opposés ne va plus mélanger les ingrédients dans un fourneau alchimique concret ; le laboratoire est le cabinet de l'analyste. Et, puisque par la grâce du transfert les deux protagonistes sont dans le même bain, il est important que l'analyste offre un contenant suffisamment solide pour supporter l'intensité des angoisses de mort qui s'expriment, pour garder le sens de l'unité qui se projette sur lui quand tout part en morceaux afin d'offrir simplement, pour que s'ouvre l'accès à une parole, une présence réelle. Son mouvement sera de se retirer, comme le Nil en Egypte, après la crue.


Les dépendants forment une part de notre ombre collective.
Leurs souffrances sont celles d’un lien déchiré.
En cela, ils nous montrent quelque chose de nous-mêmes.


Elie Humbert, à propos de L'homme aux prises avec l'inconscient, écrivait : « La civilisation occidentale a vécu l'avènement du moi grâce à une identification à la pensée. Celle-ci s'achève. Peut-on pressentir ce qui vient ? Dans la mesure où l'analyse qui est née au terme de cette civilisation découvre quelque chose des mouvements inconscients, elle voit que les germes de la vie sont dans l’éros et le sentiment. »


Et Dante raconte aussi le Paradis, le réveil – l’éveil ? L'aboutissement du secret alchimique :
«Qual è colui che sognando vede,
E dopo il sogno la passione impressa
Rimane, e l’altro alla mente non riede… »
« Semblable à celui qui voit un objet en songe,
Et qui à son réveil, en conserve encore l'impression
Récente, sans pouvoir se rappeler ce qu'il a vu... ».

Fidenza PsicoFestival

Association Européenne de Psychanalyse

Fidenza, le 22 octobre 2005.

Alain Felmy


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