Association Européenne
de Psychanalyse

 

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De l'émergence en psychanalyse


“Bien que la “réduction” d’un niveau d’organisation au précédent (...) soit en principe possible, ce n’est pas une stratègie adéquate en elle-même pour comprendre le monde. A chaque niveau de nouvelles lois émergent qui devraient être ètidièes pour elles-mêmes; de nouveaux phénomènes apparaissent qui devraient être appréciés et évalués à leur proprre niveau”.

 Murray Gell-Mann, Bulletin Académie Européenne Interdisciplinaire des Sciences N°114, 2007.

 Le concept d’émergence apparait directement issu des sciences qui s’occupent de la complexité, en particulier la systémique. Cette relation directe entre complexité et émergence, soulignée par Stahl et d’autres (Bulletin AEIS N°109), nous autorise à affirmer qu’il ne peut y avoir de phénomènes émergents en absence d’une situation complexe et aussi que l’émergence de propriétés nouvelles représente un signe tangible de la présence, en amont, d’un système complexe.

 Bref, le rapport entre complexité et émergence risque de devenir tautologique: c’est la vielle question sur qui est né le premier entre l’oeuf et la poule!

 Notons encore que la notion d’émergence est surtout descriptive. Elle se limite en effet à décrire l’existence d’un phénomène lié à la naissance de nouvelles propriétés (comme la conscience émerge de l’activité du cerveau), mais ne l’explique pas vraiment. Les systémiciens ont recours à tel propos au paradigme de la boite noire: quand un système est complexe, il devient nécéssaire de l’étudier en ne considérant que l’input et l’output et en renonçant à comprendre exactement comment les résultats ont été obtenus.

 La notion d’émergence introduit donc dans les sciences modernes une limite de plus à la connaissance objective du monde. Il en va de même en effet, d’une certaine manière, pour toutes les constantes fondamentales de la physique moderne. Les scientifiques utilisent le terme “émergence” devant la constatation que des propriétés ou des fonctions nouvelles sont nées d’une dynamique trop complexe pour être appréhendée d’un façon linéaire selon les instruments conceptuels de la science classique (Voir par ex. Baquiat, Bulletin AEIS N°109).

 Plus les sciences ouvrent leurs horizons, plus nombreuses deviennent les occasions de découvrir l’existence de systèmes complexes et donc de propriétés émergentes. La psychanalyse ne fait pas exception. Etant donné l’extrème complexité non seulement de notre cerveau (en quelque sorte l’ ”hardware” de notre personnalité), mais également de notre structure psychique (les informations emmagasinées dans notre “software”), il ne pourrait en être autrement. Que l’on se refère aux éffets du signifiant (Lacan), à la ronde des opposés (Jung) ou aux conflits entre Ça, Moi, Sur-Moi et Idéal du Moi (Freud), la situation s’annonce des plus complexe.

 Comment ne pas considérer complexe, par exemple, une opération psychique comportant la production d’un oxymoron, c’est à dire d’un élément de langage ayant la propriété de cacher et en même temps d’exprimer un signifiant? Pourtant, telle est bien selon Freud la formule de l’inconscient et de ses infinies productions (qu’il s’agisse de rêve, de lapsus, de symbole ou de symptôme). La rencontre avec le refoulé advient en un lieu où se produit une révélation, où un signifiant avec sa charge d’affect passe dans la chaine des signifiés en produisant une nouvelle signification. En cet instant absolument imprévisible, non seulement “l’inconscient, Ça parle”, mais “Ça me parle”, c’est à dire que le Moi augmente sa prise sur ce qui le déterminait inconsciemment. Ceci éclaire le sens du plus fameux apophtègme freudien “là ou ça était, je dois advenir”. Ce qui pourrait passer pour de simples jeux de mots trahis au contraire une réelle difficulté à décrire un phénomène complexe de cet ordre, obéissant à une “autre logique”, une logique non classique (Verdiglione). Le résultat même d’une analyse (la “solution” du sujet), en tant que toujours unique et imprévisible, peut être considéré comme le produit d’une émergence liée à la naissance de nouvelles significations.

 Sur le versant jungien la chose est encore plus frappante. L’inconscient décrit par Jung (principalement l’inconscient collectif) est considéré la partie la plus profonde de la psyché. Cette partie est constituée par des dispositions innées à imaginer sur un mode collectif et universel les dynamiques fonctionnelles survenant à l’intérieur du sujet. Ainsi, les mythes sont remplis de symboles et de motifs archétypiques exprimant les grandes opérations de l’âme comme par exemple les motifs de mort et renaissance liés au renouvellement de la personnalité.

 Le névrosé est selon Jung combattu entre des positions contraires. Afin de résoudre ses divisions internes, il doit maintenir courageusement la confrontation entre les opposés. De cette confrontation, toujours délicate et difficile (un des termes est souvent inconscient), doit naitre un troisième terme résoluteur, souvent symbolique, émergent de la complexité de l’âme.

 La psychotique au contraire succombe devant l’offensive de l’inconscient vers lequel il a déclaré la guerre et est envahit par ses produits. Tiraillé entre les oppositions, le névrosé souffre d’un manque de contact avec l’incoscient et l’influence de ses archétypes, tandis que le psychotique en est submergé jusqu’à en perdre ses capacités de discernement.

 Dans l’expérience jungienne, la solution des conflits est encore un résultat unique et imprévisible. A titre d’exemple, je citerai, pour sa simplicité et sa clarté d’exposition, un cas clinique relaté par Jung dans Aion, études sur le symbolisme du Soi:

 Il s’agit d’une jeune étudiant universitaire qui s’était adressé à Jung pour résoudre un état de confusion mentale et de détresse profonde causé par la découverte que la faculté de philosophie à laquelle il était inscrit ne lui convenait pas. Il n’arrivait pas à comprendre s’il devait continuer ou bien changer d’études. Et, en ce dernier cas, il savait encore moins quelle autre faculté choisir. Il se trouvait donc dans une impasse et, plus le temps passait, plus son anxiété et sa confusion augmentaient. Un rêve vint à son secours: il se promenait dans un bois qui devenait toujours plus sauvage, jusqu’à ce qu’il s’aperçoive de se trouver dans une forêt vierge. Poussé par la curiosité, il s’enfonça toujours plus dans le forêt et arriva à un étang circulaire. C’était une source d’eau souterraine au milieu de laquelle reluisait une méduse d’à peu près 50 cm de diamètre. A’ cet instant le rêveur se réveilla en sursaut et opta immédiatement pour la faculté de sciences naturelles.

 Jung interprète la forêt vierge comme une image de l’inconscient et l’étang avec la méduse au centre comme un mandala tridimensionnel, c’est à dire un symbole du Soi en tant que centre inconscient de la personnalité, véritable boussole intérieure apte à orienter la conscience dans les moments de difficulté. Ce symbole à la structure universelle (mandala) a donc fait émerger la solution gràce à la pratique d’une confrontation authentique. Ce patient aurait bien pu, comme le font nombres de sujets, suivre des conseils ou des directives extérieures, mais en tel cas il n’aurait probablement pas eu cette expérience intérieure ni par conséquent acquis cette conviction si forte et intime. En d’autres termes, la confrontation authentique avec l’inconscient introduit, par la voie du symbole, un troisiéme terme, un élément nouveau et résoluteur émergent de la complexité de l’âme humaine.

 Pour conclure, j’attire l’attention sur un concept particulièremet lié à l’émergence en psychanalyse, celui d’indépendance fonctionnelle dont Jung s’est servit pour démonter le dogme freudien de la fixation à un stade de la sexualité infantile dans les névroses. La citation du nobel Murray Gell-Mann concernant le concept d’émergence publiée en exergue rejoint tout à fait l’explication jungienne selon laquelle une fois que la libido, originairement sexuelle, s’est structurée et organisée en fonction d’un but autre que sexuel (par ex. intellectuel), elle ne peut plus être considérée ni traitée comme sexuelle. Autrement, “ce serait comme comparer la cathédrale de Cologne à un texte de minéralogie sus prétexte qu’elle est construite principalement en pierres”[1]. Chaque niveau d’organisation a par conséquent des règles propres obéissant en quelques sortes à une “nouvelle donne” dans le rapport entre strucure et milieu.


[1] C. G .Jung, La teoria della psicoanalisi, Newton Compton, Roma 1978 p. 77.


 Antoine Fratini
 


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