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Fidenza
PsicoFestival |
Il volo: le ali della libertà
Alain Felmy, psicoanalista, è stato responsabile di servizi socio-educativi a Parigi e giornalista à France Culture.
Convegno
dell’Associazione Europea di Psicoanalisi
Ore 9.30 - 13 - Sala polifunzionale Centro Interparrocchiale San Michele
La dépendance : un regard alchimique
Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Chers Collègues,
Je vous remercie de m'accorder ces instants de parole, d'une part comme président de l'association Thélème - qui s'occupe des problèmes de dépendance - mais aussi et surtout au nom de ceux à qui je prête ma voix en ce moment, car ils savent que je parle pour eux et ils n'ont pas forcément les mots pour s'exprimer ici.
Qui n'a jamais rêvé de changer le monde?
Que propose l'alchimie ? Le changement, la transformation.
La vie m'a fait rencontrer des gens qui ont voulu changer leur
monde. Ils ne passent plus inaperçus aujourd'hui, même si on le voulait. On
les appelle toxicomanes. Ces gens-là sont partis en voyage pour trouver le
changement. Leur moyen de transport ? Une molécule : de la chimie. Arrivés à
destination, au lieu du ciel, ils ont trouvé l'enfer. L'enfer, c'est-à-dire le lieu où
il n'y a plus d'espérance.
Même certains dont le métier est de soigner semblent partager
cette vision :
A Paris, un local a été récemment acquis par une association
pour y installer une « salle de relaxation », en clair : une salle de shoot. Des
assistantes sociales aideront les toxicomanes à s’injecter le crack et l'héroïne, des
médecins viendront contrôler la tension des crackés pour que leur empoisonnement n’entraîne
pas d'overdose.
Et pourtant, ces médecins ont prêté le serment d'Hippocrate.
Il est vrai que le défi ne semble pas pouvoir être relevé:
comment opérer la transformation « intérieure » requise pour se libérer d'une
dépendance pathologique, avoir accès à la parole, à l'autre, quand le tiers
est exclu, la fusion recherchée, que le tableau est majoritairement prégénital et que
les souffrances narcissiques réclament réparation ? Est-ce seulement possible ?
Et si c'est possible, quels en seraient les moyens ?
L'alchimiste les a-t-il, lui qui prétend transformer le plomb en
or et produire l’élixir de vie ?
Que dit-il ?
Il annonce que l'on trouve de l'or sous les pas du cheval. On s'attendrait
plutôt à y trouver du crottin. A moins que l'or ne soit dans la crotte ? Il
est vrai que quand tout est foutu, quand tout est devenu sans espoir, nous disons :
« C'est dans la merde ! »
Dante dit la même chose quand il écrit au frontispice de l'Enfer
:
« Lasciate ogni speranza voi chi entrate ! »
« Vous qui entrez, abandonnez toute espérance ! »
Mais pour lui, l'Enfer est au début de l’œuvre. Le voyage n'est peut-être pas terminé. Peut-être commence-t-il ?
Je vous propose de venir avec moi faire un petit tour au pays de
l'Alchimie. Normalement cela se fait à pied, pour ramasser ce que le cheval
laisse tomber entre ses pas : c'est un sacré voyage, qui peut durer longtemps.
Mais, ce matin nous sommes pressés. Alors nous allons prendre l'avion. Nous
allons survoler. Comme si nous regardions juste le prospectus. Beaucoup de
détails nous échapperont. Mais le relief en sera d'autant plus visible. D'autant
plus que, si au lieu de dire « toxicomane », ce qui vise un produit toxique, un
objet, nous disons « dépendant » ce qui vise une personne, un sujet, cela peut
intéresser chacun d'entre nous, vu au fort grossissement.
Ce qui saute immédiatement aux yeux c'est le symptôme : la
transgression d'un interdit, la prise de drogue et ses conséquences : sida, etc. Il faut empêcher çà ! Il y a des méthodes, qui osent s'appeler thérapie : donner des
seringues propres, par exemple. Mais, comme c'est pour une mort sale, on n'en
parlera pas. On voit aussi que le dépendant ne peut plus s'arrêter. Il faut qu'il s'arrête ! On va lui forcer le comportement ! Cela ne marche jamais très longtemps et le dépendant peut
parfois être amené à sacrifier la part la plus riche de lui-même, parce qu'elle est
restée coincée avec le toxique...
On lui demande vraiment d’être un héros ! Mais, quel héros ?
La mythologie nous apprend que les héros sont le fruit de
l’union d'un dieu ou d'une déesse avec un mortel. Ici, on a affaire à des humains qui se
donnent le rôle duhéros. Cela ressemble beaucoup à ce que Jung appelait de « l'inflation
». C'est-àdire que les choses ne sont pas à leur place. C'est dire aussi qu'il
n'a pas été rendu à César ce qui est à César et au dieu ce qui est au dieu.
Qu'en est-il de César ?
Son intoxication commence souvent à l'adolescence : l'entrée
dans l’âge adulte est barrée. Tout se passe comme si, à ce moment-là, il avait manqué
de soutien, d'étayage pour atteindre l'étape suivante.
César va donc se trouver en fâcheuse posture car la vie ne
supporte pas la stagnation : qui n'avance pas recule. Comme au Jeu de l'Oie
(c'est une oie qui sert de monture au chaman pour revenir des Enfers), il recule de
plusieurs cases.
On peut même dire qu'il revient à la case départ : l'observation
montre qu'il se retrouve aux prises avec des difficultés personnelles et
relationnelles (avec soi et donc avec les autres) qui ressortent de la position
schizo-paranoïde décrite par Mélanie Klein. Dans ses comportements, il semble avoir pris un
abonnement pour une conduite que j'appellerais toxico-maniaco-dépressive.
Pourquoi tout cela ?
Il ne peut pas s'arrêter de consommer !
La raison en est excellente : la vie va l'obliger à regarder les
problèmes non résolus. « Opus natura contra naturam » dit l'alchimiste. La
nature travaille contre la nature. Comme fait le dieu Seth en Egypte. Celui qu’on
appellera Satan.
Il cherche la bonne mère. La nature va l'obliger à rencontrer la
mauvaise. La mauvaise mère ? Ce n'est pas : « Maman, bobo ! » Et ce n'est
pas de vous qu'il s'agit, Mesdames !
Au Nord, c’est Morrigane, l’irlandaise occupée à laver les
linceuls des guerriers qui vont mourir. En Inde, c'est Kali la cruelle, qui se fait un
collier avec des crânes humains… C’est Diane à Rome, Artémis en Grèce, toujours vierge
et indomptée, qui lance ses chiens sur quiconque manque à son respect… C’est
Tiamat, qui règne entre le Tigre et l’Euphrate, celle qu'on ne peut approcher sans
être englouti... Celle qu'on appelle Tehom-Bohom dans la Bible, le tohu-bohu :
l’informe.
Elle est tellement dans le manque qu'elle aspire tout ce qui
passe à sa portée et
De quoi s'agit-il ?
Voici une description de ce qui se passe parfois dans les
campagnes :
« Ils se rassemblent en groupe nombreux et passent des nuits à
chanter et à danser sur des rythmes cadencés qui font un bruit assourdissant.
»
On pourrait voir ici le récit d'une rave partie, mais non. En
fait, il s'agit d'une description d'un culte en l'honneur du dieu de la nature, du
dieu Shiva en Inde, ce n’est pas très loin de Katmandou, racontée par Alain Daniélou.
Nous sommes en présence de l’homo
religiosus. De l'homme cherchant à être relié. Cela a à voir avec le dieu : ne pas le reconnaître, c’est perdre
le lien, lui offrir le sacrifice, c’est se relier à lui pour qu’il le rende.
Un dépendant qui s’affirmait incroyant, disait en même temps : «
Quand j'ai rencontré l'héroïne, j'ai rencontré Dieu ! » Il ne se sentait
plus divisé, morcelé, il se sentait bien. La drogue peut masquer la souffrance de la
déchirure, mais cela ne dure pas longtemps : qui a vu un drogué heureux ?
Jung écrivait à Bill Wilson, un des fondateurs des Alcooliques
Anonymes, à propos d'un patient : « Son besoin, sa manie... correspond à un niveau
très bas, à la soif de totalité de l'homme, en langage du Moyen-Age, à l'union avec
Dieu. »
Que faire ?
La loi venue de l'extérieur semble impuissante. Elle ne propose
pas de restaurer l’union intérieure. Elle va corriger les comportements, elle ne
cherche pas leur origine. Et, comme ils sont aussi nombreux que les pulsions
partielles de chacune des personnalités multiples... Il faudrait plusieurs vies, à les
prendre un par un, pour en venir à bout...
Les Eglises aussi proposent la réunion avec Dieu, mais c'est
pour après, après la mort, au ciel et sous certaines conditions…
Que dit l'alchimiste ?
Il y a une opposition, même si elle peut paraître devenir
obsolète de nos jours, entre les discours qui promettent des résultats obtenus grâce à
une conduite dictée du dehors et celui de l'alchimiste, qui va chercher l'esprit
divin au coeur de la matière.
Car il y a des représentations de l'achèvement de l’œuvre qui
peuvent être fort belles. Cependant, vues de près, elles ne sont parfois que
dorures.
L'or dont parle l'alchimiste n'est pas celui du plafond céleste,
ou celui des églises, mais celui qui vient de la transmutation du plomb.
Il ne parle pas de spiritualisation, ou de sublimation du plomb
mais de transmutation. Le métal ne devient pas gazeux, il reste métal.
(On peut rejoindre ici l'idée de castration symbolique). Car l'esprit est recherché
dans la matière. On dira que l'esprit est un aspect de la matière et que la matière
est un aspect de l'esprit (ce que la physique moderne ne dément point).
En tout cas, du point de vue de l'homme qui souffre, le but est
de faire qu'il soit relié et, Deo concedente,
comme dit encore l'alchimiste, qu'il soit un.
Tout cela va se passer dans le vase, dans l'athanor, le vase
qui, comme son nom l'indique, fait passer de la mort à la vie, nouvel utérus, cette
fois-ci, et pourrait-on dire avec Henri Corbin, imaginal. C'est le retour au maternel –
archétypique : celui de la Grande Déesse - pour y rejouer l'inceste et préparer une
nouvelle naissance.
En fait - volens nolens
- le dépendant n'a rien à faire : il s‘y trouve déjà. S'il accepte d'épouser la
situation, et seulement s'il accepte,
il sera le chercheur d'or. Alors peut commencer l'étrange et familière aventure. Etrange,
parce qu’elle est nouvelle. Familière, parce qu’on s’y retrouve.
Patient et attentif devant le vase posé sur le fourneau sous
lequel le feu est allumé - c'est dire que rien ne s'accomplit sans désir ni sans
souffrance, il verra des images qui lui font signe, mais qui font aussi symbole : cela
agit, cela réunit. Il entrera d'abord dans l’œuvre au noir : le traitement du plomb,
pendant lequel il verra s'éveiller toutes sortes de figures ennemies et amies, qu'il
devra rencontrer pour s'en faire des alliées ou des adversaires… jusqu'à ce que
mort s'ensuive. Puis, pendant l’œuvre au blanc et l’œuvre au rouge, se préparera le
retour à la vie.
Sous ce regard alchimique (sub
specie alchemichae) les actions indiquent ce vers quoi elles tendent et le sens caché peut se dévoiler : la
transgression de l'interdit, effectuée au niveau primaire, évoque le carnaval. A un niveau
plus profond (transgredior
interdictum) c'est le but de l'alchimiste : il s'agit d'aller au-delà de ce qui a été dit... entre...
Le dit entre : entre qui et qui? Quelle parole, quel désir a
fondé cette vie - qui veut se changer - sinon celle de ceux qui ont engendré et conçu ?
Ce « dit entre » renvoie à la scène primitive - dont parle Freud
- qu'il faudra alors traverser. C'est la mort du moi. Elle permet la célébration du
mariage sacré (du
hiérosgamos) - dont parlent les religions et les mystiques -
pour que s'accomplisse, de nouveau, le mystère de la conjonction (Mysterium
conjunctionis) - dont Jung disait que c'était l’œuvre de sa vie.
Mais comment ?
Là est sans doute le
mystère. Comme dans les religions antiques, c'est ce qui ne peut vraiment pas se dire, car c'est vraiment caché.
Les mystères d’Eleusis n'ont jamais été divulgués, mais que
croyez-vous qu'il advient de l'épi dans le panier ? Les gnostiques affirmaient qu'on
n’entre pas dans la chambre nuptiale... Lacan enseignait qu'il n'y a pas de
rapport sexuel... Jung, après avoir écrit des milliers de pages et couronné son oeuvre
avec Mysterium Conjunctionis, protestait : « Ce n'est pas à moi de faire
que les cerises aient des queues ! »
D'ailleurs, si jamais on voit quelque chose, ce n'est pas
spectaculaire : la naissance se fait inter urinae et
faeces et celle de l'enfant divin dans une étable...
L'important n'est pas là.
L'important, c'est que ça se fait !
Il convient toutefois d’accompagner le processus, il le faut,
même, tant il est dangereux : un feu trop vif peut faire exploser le mélange
tandis que si la flamme menace de s'éteindre il faudra actionner le soufflet... C'est
dire que l'attention donnée aux images qui apparaissaient sur la cornue sera celle
donnée au rêve et à son interprétation et que l'attention donnée au corps et à la
respiration sera celle donnée au souffle et à son amplification...
En voici des illustrations :
Isabelle, comme beaucoup de ses sœurs en dépendance, a exercé la
prostitution et cela parfois dans des conditions sordides. Elle se souvient d'un groupe de jeunes hommes. Ils lui demandent
une séance à plusieurs qui tourne au viol collectif. Plusieurs fois, elle a
redit la scène avec des larmes et pense en avoir épuisé le mauvais. Elle dit en
substance : « Ils m'ont fait mal, j'accepte. » Pourtant, au cours d'une séance cette scène lui revient et elle
va la revivre beaucoup plus profondément. Bientôt son corps ne vibre plus au
rythme du souffle mais à celui des coups de boutoir qu'elle reçoit et une plainte
monte dont on sent qu'elle sort de tout son corps : « Ca... fait... mal ! » Elle a
repris le mal à son compte, ce n'est plus les autres. C'est son mal. Le moi a
accepté le lien avec cette douleur. Plus tard elle dira : « Ma dignité m'a été rendue. »
André revit une accusation de trafic de stupéfiants, ce qu'il a
vraiment fait, et qu'habituellement il reconnaît sans difficulté. Pourtant,
pendant cette sorte de yoga du souffle il proteste absolument : « Ce n'est pas moi ! Ce
n'est pas moi ! » Plus tard il dira : « Il faudrait que je découvre qui je suis... ».
Ce n'est pas le bout du chemin. Les pièges de l'inflation sont
des plus redoutables à déjouer. Mais la relation entre le conscient et l'inconscient
est rétablie, le lien s'est reformé, sans doute est-il moins fusionnel, pour permettre à la
vie de s'exprimer à nouveau.
Au cours de tout le processus l'analyste reçoit les projections.
Celui qui cherche l'union des opposés ne va plus mélanger les ingrédients dans un
fourneau alchimique concret ; le laboratoire est le cabinet de l'analyste.
Et, puisque par la grâce du transfert les deux protagonistes sont dans le même bain,
il est important que l'analyste offre un contenant suffisamment solide pour
supporter l'intensité des angoisses de mort qui s'expriment, pour garder le sens de l'unité
qui se projette sur lui quand tout part en morceaux afin d'offrir simplement, pour
que s'ouvre l'accès à une parole, une présence réelle. Son mouvement sera de se
retirer, comme le Nil en Egypte, après la crue.
Les dépendants forment une part de notre ombre collective.
Leurs souffrances sont celles d’un lien déchiré.
En cela, ils nous montrent quelque chose de nous-mêmes.
Elie Humbert, à propos de
L'homme aux prises avec l'inconscient, écrivait : « La civilisation occidentale a vécu l'avènement du moi grâce à une
identification à la pensée. Celle-ci s'achève. Peut-on pressentir ce qui vient ?
Dans la mesure où l'analyse qui est née au terme de cette civilisation découvre
quelque chose des mouvements inconscients, elle voit que les germes de la vie sont
dans l’éros et le sentiment. »
Et Dante raconte aussi le Paradis, le réveil – l’éveil ? L'aboutissement
du secret alchimique :
«Qual è colui che sognando vede,
E dopo il sogno la passione impressa
Rimane, e l’altro alla mente non riede… »
« Semblable à celui qui voit un objet en songe,
Et qui à son réveil, en conserve encore l'impression
Récente, sans pouvoir se rappeler ce qu'il a vu... ».
Fidenza PsicoFestival
Association Européenne de Psychanalyse
Fidenza, le 22 octobre 2005.
Alain Felmy